PEUPLE HAITIEN,
Finalement les résultats tant attendus sont proclamés par notre CEP qui aura
désormais toutes les peines du monde à se dire indépendant, parce que son
esquif, ballotté par la tempête des pressions, semble s’être enfin enlisé dans
les sables de la vassalité et du reniement de soi. Malheureusement nous
ne sommes pas sorti tout à fait indemne de la traversée tumultueuse, car nous
porterons encore longtemps les atteintes faites à notre bonne foi et à notre
prestige. Et même si les blessures se ferment, les cicatrices demeurent et rien
que d’y toucher réveillera la douleur, pour maintenir le souvenir des drames,
des tractations souterraines et des trahisons qui ont marqué cette période
électorale.
En tout cas, je m’adresse à vous du haut de ma verticalité inviolée, drapé dans
mon honneur et dans la carapace de mes principes et de mes convictions
profondes et inentamées.
Mes chers amis,
C’est mu par un élan patriotique et dans le souci sincère de changer les choses
que je me suis engagé dans la course présidentielle, en ce pays dévasté qui
attend d’être reconstruit, au bénéfice de ce peuple qui se lamente depuis trop
longtemps de l’indifférence de ses dirigeants, comme du mépris de ses
élites. J’ai abordé la campagne, porteur d’une vision grandiose, neuve et
fraiche pour la République nouvelle que notre génération a pour devoir de
construire, une vision définie dans dix grandes orientations de mon programme
de gouvernement. Et si j’ai prôné la continuité, en ciblant - en revendiquant
–le patrimoine des cycles du passé, c’est parce que, en tant qu’ex-directeur
général du CNE ou Centre National des Équipements, je ne pouvais faire
l’impasse sur mon propre bilan, concrétisé sous la forme des 2000 kilomètres de
routes que nous avons construites ou réhabilitées et par l’action prompte et
salvatrice de cet organisme dans les lendemains douloureux et endeuillés du
séisme du 12 janvier 2010.
Sur les ailes de cette vision et de ce bilan quelque peu personnel, visible
dans toutes les provinces du pays, j’ai parcouru les campagnes ; j’ai mené
une campagne expansive et exubérante, allègre et colorée, irradiée du sourire
et de la dévotion de mes partisans, une campagne à ce point impressionnante par
la ferveur et le nombre, que nombre de représentations étrangères, étonnées ou
subjuguées, ont fait chercher auprès de plusieurs stations de l’audio-visuel
les cassettes authentifiées de nos rassemblements monstres et à nul autre
pareils. Nous avons surtout mené une campagne saine : jamais nous
n’avons attaqué nos rivaux, assuré que nos concurrents de ce jour deviendront
indubitablement nos collaborateurs ou associés de demain dans la nécessaire et
solidaire kombite du relèvement national. Nous avons prêché la paix, la
discipline, la bonne considération de l’autre et de l’opinion contraire, le
respect des affiches de l’adversaire et des biens privés. En dépit de nos
frustrations et de vos impatiences, vous avez observé le calme et la sérénité,
ainsi que le culte de la loi et des règles du jeu démocratique. Car pour
éviter de subir la loi du plus fort, nous avons choisi de donner force à la
loi. Paradoxalement ce choix ne nous a pas porté bonheur, nous
continuerons néanmoins à privilégier cette option, tant il est vrai que la
défaite du droit est toujours éphémère.
Nous nous félicitons d’avoir convenablement accompli notre tâche et rempli nos
devoirs envers nos partisans et sympathisants, comme envers nous-même en
cultivant au plus haut exposant le sens de la responsabilité citoyenne et les
vertus de l’excellence en toutes choses. Vous et moi, nous sommes
absolument convaincus d’avoir bousculé les panneaux branlants des sondages
truqués et manipulés et remporté haut la main les joutes de ce 28 novembre,
abandonnées d’ailleurs dès midi par nos adversaires effrayés de l’immensité de
notre vague conquérante. D’ailleurs, un comptage objectif et impartial a
confirmé notre victoire limpide, annoncée et répercutée à travers le monde par
l’une des plus respectables chaînes de la presse américaine.
Dès lors, les officines souterraines et les forums se sont mis au travail de
sape pour crucifier Jésus-Christ (J.C.) et glorifier Barabas. Puisque, à
partir de midi il ne restait à voter que nos partisans fidèles, nos adversaires
déboutés n’eurent d’autre alternative que de réclamer l’annulation. Mais
bientôt les deux grands ténors de l’annulation ont ravalé leur morgue sous la
promesse de quelque potentat d’ici et/ou d’ailleurs que tout allait être fait
pour les maintenir dans la course, au prix de la diabolisation et de la mise à
mort politique du gagnant. Et la machine se mit en marche pour broyer la
vérité des urnes, en rejetant tous les procès-verbaux où JC comptait plus de
300 voix puisque nos concurrents pas assez populaires - ou absents - ne
dépassaient pas le cap des 150. Ainsi mit-on de côté– en quarantaine -
environ 3000 procès-verbaux dont 90% étaient à notre avantage ; ne pouvant
malgré tout nous sortir, 1045 PV gagnants de JC disparaissent comme par
enchantement dans le centre de fabulation. Injustice, iniquité, hypocrisie,
imposture, il n’y a pas de mot dans le vocabulaire de l’immoralité pour
qualifier une telle attitude. A force d’élucubrations et de gymnastique
sur la crête de chiffres, on nous ravala en deuxième position, juste au niveau
du pourcentage de leur sondage commandité. Nous ne protestâmes même pas.
Et notre poursuivant immédiat, qui n’avait jamais dépassé les 14 % dans leurs
sondages, prit prétexte de sa brusque remontée – artificielle ou réelle –
pour forcer le destin, en cela encouragé par certaines délégations ou liaisons
particulières, et jeta dans les rues de Port au Prince et de
Pétion-Ville-Delmas des hordes agressives qui saccagèrent tout sur leur
passage, durant trois journées dont le fait dominant est l’absence remarquée –
et certainement délibérée – des chars, des soldats et policiers de la MINUSTAH.
Nous voilà ainsi revenu au temps des baïonnettes ; nous croyions
honnêtement en avoir fini avec ce passé, mais ce passé n’en avait pas fini avec
nous ; il ressurgit dans toute sa splendeur macabre sous la dictée ou dans
la complicité à peine discrète de nos tuteurs, de nos pédagogues de la
stabilisation démocratique. Ainsi l’haïtien a renoué avec cette pratique
de vouloir prendre le pouvoir par les armes et la violence. Et la violence
vient de recevoir la suprême récompense. Cela nous remet en mémoire le massacre
odieux de la ruelle Vaillant du 29 novembre 1987, le vandalisme meurtrier du 7
décembre 2010 : quelle similitude dans le tragique des images,
quelle analogie dans le profil des acteurs, quelle constance dans le statut des
commanditaires, quelles retrouvailles dans l’identité des bénéficiaires !
Dans cette confusion savamment créée et entretenue, le gouvernement, tombant
grossièrement dans le piège des sourires et des empressements diplomatiques,
sollicita l’assistance technique de ses fossoyeurs. Et les experts
accoururent, amenant dans leur sacoche deux pages de rapport déjà rédigées par
une commission informelle et confidentielle qui avait visité les procès-verbaux
et identifié lesquels pouvaient nous éreinter. Il ne s’agissait
maintenant que d’habiller le rapport à venir, de l’asseoir sur une méthodologie
prétendument scientifique – d’ailleurs restée abracadabrante – et sur des
considérants tout à fait incongrus et incohérents. Des experts haïtiens
ont d’ailleurs démontré le parti pris écœurant dans le choix des P.V. et
l’absurdité des conclusions et des recommandations. Mais, ils sont de trop
près, ils sont de chez nous ; pour être reconnu expert il faut venir de loin.
Qu’à cela ne tienne : malgré la faiblesse patente du travail des
‘’experts’’ de l’OEA et la machination de la fuite programmée, une large
fraction de l’International tient mordicus à ce rapport et en impose
l’application au CEP, au gouvernement, à notre plateforme INITE, ramollie en la
circonstance par la révocation intempestive des visas des membres de son
directoire et la menace d’autres sanctions plus pointues. Ainsi
sommes-nous arrivés, en cette première semaine de février, en ce jour de la
Chandeleur, ce jour de la lumière et de la vérité, à ces résultats
mensongers, tirés par les cheveux, que notre CEP indépendant a infligés, oui,
infligés à la conscience nationale pervertie par les pressions internationales,
comme une gifle assenée à la moralité publique, infligée à notre peuple
vigoureusement éperonné pourtant au souvenir de ses gloires passées et qui se
réveille à un nationalisme que l’on croyait perdu.
Peuple haïtien,
Même face à des résultats aussi tronqués, j’assume ma nature profonde,
empreinte de civilité, trempée au respect de l’autre et au creuset de la
courtoisie et de la magnanimité. Elle m’incline à présenter des
félicitations aux vainqueurs de ces joutes et même à ceux qui ont bénéficié de
la faveur des consuls. De quelles allégeances et concessions inavouées
n’a-t-on pas payé cette sollicitude galopante, entêtée et
dévastatrice ! Ne faut-il pas s’attendre à boire jusqu’à la lie la
coupe empoisonnée des injonctions et des humiliations !
Je plains nos dialecticiens de la gauche fatiguée comme les inaltérables
rhéteurs de la droite conservatrice et de la société civile trop vite et trop
bien alignée ; je plains les ténors de l’intelligentsia annuellement
emballée sur la route de l’esclave comme partant à la recherche de quelques
résidus de la dignité haïtienne ; je plains la masse aujourd’hui
clairsemée de nos leaders qui se sont tus, en enfouissant profondément leur
drapeau dans leur poche. Pourtant je me réjouis et me console au constat qu’il
reste sur cette terre quelques échantillons de cette race superbe, encore
capable de dire NON a l’indignité et d’indiquer aux occupants les limites de
l’inacceptable et le point à partir duquel même un frère ou un père nourricier
peut aller trop loin dans l’avilissement de l’obligé : Haïti leur en tiendra
reconnaissance éternelle.
Je plains certains de mes coreligionnaires de la plateforme INITE qui, comme
les fils du patriarche Jacob, ont vendu leur frère Joseph, sans l’intuition que
ce dernier pouvait –- allait– devenir ministre du pharaon d’Egypte. Dans
leur hâte de me livrer afin d’apaiser les impatiences des orfèvres probablement
détenteurs de quelque pièce de leur coffret à bijoux, ils ne se sont pas donné
le temps de relire la loi électorale qui ne reconnaît pas à un parti le droit
de « désister » son candidat, ni à celui-ci d’outrepasser le délai
prescrit (article 104). Il m’est bien douloureux de voir mes pairs se
couvrir la face pour lécher le sang immonde qui coule de la blessure de la
honte et de devoir les consoler en sollicitant pour eux l’absolution
nationale et en leur jetant mon propre pardon, pour la seule raison qu’ils ne
savaient pas ce qu’ils faisaient. Ce qu’ils faisaient d’abord à
eux-mêmes, car en regardant dans la même direction d’infamie que nos
détracteurs, ils se sont tourné le dos à eux-mêmes. A moi, ils n’ont fait
que du bien, m’ayant permis de découvrir tout de suite quelques spécimens de
cette race qui savent si vigoureusement agité l’encensoir devant nous
dans l’objectif, devenu aujourd’hui évident, de nous saouler et de nous
étouffer. Je sais qu’il est vain de parler de dignité nationale à qui n’a
qu’une notion approximative de sa dignité personnelle. Hélas ! Les
compromissions et la crainte éteignent l’honneur comme le vent souffle sur une
bougie. L’Unité (INITE) se dissout quand toute grandeur s’effondre ;
elle se dilue dans la poussière des capitulations et des reniements. La
quête forcenée du pouvoir en dehors de son propre camp oblige parfois à des
collusions bien indignes.
Mais mon amertume fond devant la certitude qu’il existe encore dans les rangs
de mon parti des citoyens et citoyennes verticaux, constants dans leurs
convictions et leur idéologie, respectueux des principes et des liens de
fraternité infrangibles entre les supporteurs d’une même et noble cause. Elle
s’efface même, quand je me persuade que certains combats et attaques laissent
les prétendus vainqueurs plus embarrassés que ceux que l’on croit
vaincus. C’est fort de cela que je formule mes vœux les plus
fervents de succès à l’endroit des candidats au sénat et a la députation de la
plateforme INITE qui vont affronter la lice du second tour. Je leur
souhaite du courage, de la lucidité, de la vigilance pour que personne ne
puisse leur voler leur popularité et leur victoire. Je suis à leurs côtés
et il n’est rien que ne sois prêt à faire pour les aider et les accompagner sur
la route du triomphe.
Hommes et Femmes de l’Haïti du prestige et de la fierté,
Jeunesse saine de mon pays,
Je m’adresse à vous des confins de l’indignation et de la colère, tant me
révolte l’attitude de ceux-là, d’ici et d’ailleurs, qui ont acquis un tel
aplomb dans la pratique de la machination, de l’hypocrisie et de la
trahison. J’adresse le salut fraternel et patriotique à tous ceux,
populations des villes et des sections communales, candidats au sénat et à la
députation de la plateforme INITE, tous les candidats législatifs de
partis frères qui ont supporté ma candidature, les « Amis de Jude »,
qui m’ont soutenu et accompagné durant les rudes journées de la campagne électorale,
qui n’ont pas failli ni défailli durant les moments de transe et d’angoisse où
des vaincus ont fait parler la poudre (aux Cayes) et la violence ( à P au P et
à Pétion-Ville-Delmas). N’accordez aucune confiance ni aucun écho aux
fanfaronnades des uns et des autres : le vote d’un peuple ne s’exprime que
dans l’urne, pas au micro des manipulateurs de l’opinion. Retenez pour
l’histoire et pour la vérité que ce sont ceux qui ont dépecé les procès-verbaux
et ordonné à leurs sbires du centre de tabulation/fabulation d’opérer des
sélections au détriment d’un candidat pour faciliter un autre, ce sont ceux-là
qui ont falsifié ou volé le vote du peuple. Ce sont eux, les
véritables fraudeurs. Qu’il est aisé d’accuser l’autre de fautes qu’on a
commises soi-même : la raison du plus fort est toujours la meilleure. Il
est clair pour tout le monde que les résultats ne reflètent pas la tendance du
vote : comment comprendre la mise a l’écart du candidat a la présidence de
INITE alors que tous les candidats législatifs de la plate-forme, lesquels ont
mené avec lui campagne commune et conjointe, ont largement gagné dans tous les
départements, dans toutes les circonscriptions du pays, comment comprendre
cette insistance pour que le second désiste alors que ne coiffant pas la liste
il a peu de chance de gagner, on le dit même impopulaire : tout cela est
tout a fait illogique même pour les pupilles de l’école maternelle. Ne laissez
personne, si puissant soit-il, vous donner mauvaise conscience ni mettre en
cause votre honnêteté pour couvrir des forfaits concoctés dans le secret de
leur officine ou de leur forum.
Nous adressons un remerciement spécial à nos sponsors, nos supporteurs
financiers, à nos photographes bénévoles qui ont parcouru avec nous les chemins
de cette victoire qu’on nous a volée. Nos sympathies et notre gratitude vont à
ceux qui ont mis gratuitement à notre disposition leurs maisons qui ont été
vandalisées et incendiées, a nos amis qui ont perdu leurs magasins, leurs
stations de radio, leur établissement scolaire, leur centre cybernétique. Sans
vous, nous n’aurions pas pu offrir à la communauté haïtienne une campagne si
colorée, au gout des gens qui savent apprécier la beauté et l’excellence.
Ne soyez pas déçus : vous avez misé du bon côté.
Au moment de fermer ce chapitre pathétique d’une vie commune, alimentée à la
flamme de nos convictions et de nos aspirations au mieux-être pour notre
peuple, je vous dis à tous un profond et sincère merci pour votre attachement
et votre fidélité. Je vous remercie pour votre constance, votre sens de
la discipline et de l’appartenance. Je vous remercie d’avoir obéi à mes
mots d’ordre de rejeter toute forme de violence, de ne pas sortir dans les
rues, on vous y attendait probablement pour vous infiltrer et vous piéger. On
nous a dit impopulaire parce que nous avons pas lâché nos phalanges dans les
rues pour, comme d’autres, saccager les magasins, piller les commerces petits
et grands, incendier les résidences paisibles, casser les voitures : la
population haïtienne nous en sait gré. Je garderai toujours en mémoire vos
récentes et chaleureuses protestations de soutien, au moment même où la
hiérarchie de notre parti m’immolait sur l’autel d’intérêts particuliers
inavoués. Je suis presque heureux que l’occasion m’ait été offerte de
vous prouver que, quel que soit le prix à payer, je n’abandonnerai jamais ceux
qui ont mis leur confiance en moi et qui ont livré à mes côtés le bon combat
pour la victoire d’une noble cause. Et surtout que je ne suis pas fait de
cette pâte malléable qui prend la courbure de la main qui la pétrit et qu’il
est des valeurs suprêmes que je ne saurais vendre pour des plats de
lentilles : l’honneur et la fierté d’un homme vertical, rivé aux
principes. Je n’étais pas prêt à ramasser le sceptre présidentiel dans la
gadoue et la boue et courir le risque d’y laisser mon orgueil et mon prestige.
Je sais que vous souffrez de ces résultats, synonymes en quelque sorte de prime
à la violence. Ne vous abimez pas dans la mélancolie du vaincu ou du
sacrifié : vous êtes de la race des conquérants. Notre triomphe
viendra tard, mais il viendra quand même. Regardez vers le soleil,
le front haut, l’âme altière et préparez-vous pour les batailles futures où la
victime sera réhabilitée et le juste glorifié. Courage, fils et filles de
Dessalines : la nuit la plus noire annonce l’aurore radieuse.
Un militant ne perd jamais la guerre ; il perd des batailles, mais s’il
garde ses convictions, elles en sortent enrichies et renforcées.
Ayitipap peri